Sufi night à Lahore.

Durant mon séjour à Lahore j’ai pu assister à une fameuse « Sufi night ».

Alors pour bien que vous compreniez cet article je vais tenter d’expliquer ce qu’est le soufisme. J’ai passé une bonne partie de mon dimanche après midi sur internet pour tenter de trouver une définition « pour les nuls » mais nonnnnnnn à chaque fois je trouvais des pavés indigestes incompréhensibles chiants à mourir.
Alors d’après mes recherches le soufisme en gros est un courant mystique de l’islam, dans lequel les fidèles tentent de trouver directement et personnellement Dieu, avec des moyens qui ne sont pas reconnus par l’islam sunnite orthodoxe, tels que la musique, le chant, la littérature, la poésie, et pleins d’autres rites et pratiques comme la méditation et la transe par exemple.
Dans l’islam traditionnel les musulmans sont bien encadrés dans leur quête spirituelle, avec par exemple les cinq prières quotidiennes à heures fixes, avec un imam etc… Avec le soufisme chacun est libre de rentrer en contact avec Dieu comme il le veut. Dans le soufisme la musique est considérée comme une aide nécessaire pour aller à la rencontre de Dieu. C’est au contraire une hérésie pour les sunnites, la musique est interdite dans certains courants comme le salafisme.
Les soufis ne tiennent pas vraiment compte des règles religieuses édictée par les guides traditionnels et vivent une relation très personnelle et très libres avec l’islam. En gros ils font comme ils veulent pour rencontrer Dieu, et c’est d’ailleurs pour cette raison qu’ils ont été persécutés et considérés comme hérétiques et non musulmans par les autres.
Les soufis se regroupent en confréries, dont une est très connue, il s’agit des derviches tourneurs, de la confrérie des mevlevi, en Turquie. En gros les soufis s’opposent aux fondamentalistes, ce sont les mystiques de l’islam. Pour eux, la foi est quelque chose de très personnel, et le clergé s’accapare le lien naturel et direct entre Dieu et ses fidèles.

Donc à Lahore tous les jeudis soirs a lieu une fameuse nuit soufi. Immanquable pour moi qui m’intéresse beaucoup à la religion!
La cérémonie a lieu dans le mausolée du saint soufi Baba Shah Djamal, à l’autre bout de la ville. Hors de question d’y aller toute seule, le proprio super sympa de la guest house m’oriente vers un de ses amis guide qu’il connait très bien et qui parle anglais.
En début de soirée ce dernier passe me prendre et c’est parti! Le rickshaw se faufile à toute vitesse dans les petites rues de la vieille ville, en prenant soin d’éviter les marchands et leur étalages ainsi que les petites carrioles tractées par des mules.
La circulation est tentaculaire, comme dans toutes les grosses villes du Pakistan. Mais peu importe, le conducteur est un vrai pilote et nous arrivons entiers au mausolée.
Pour y accéder nous passons dans un vrai bazar ambulant, où la foule qui assiste à la cérémonie attire des dizaines de marchands qui vendent un peu de tout:  jus de mangue, beignets fris dans la même huile depuis une semaine, des cacahuètes grillées, toutes sortes de sucreries, du thé, des fruits, de la glace, des chaussures…
Puis nous arrivons dans le mausolée qui renferme la tombe du saint Baba Shah Djamal.
A peine rentrée je suis prise à la gorge par la densité humaine qu’il règne à l’intérieur.  En effet l’endroit n’est pas bien grand mais il y a plusieurs centaines, voir plusieurs milliers de personnes!!
Enfin de personnes, je devrai dire plusieurs centaines d’hommes!!!!! Que des mâles à perte de vue. Toutes les classes sociales sont représentées: des mendiants, des étudiants, des hommes aisés, mais surtout des Lahoris qui sont très pauvres et qui viennent chercher ici une échappatoire hebdomadaire à leur existence précaire.
Beaucoup sont habillés avec un shalwar kamiz, l’habit traditionnel des hommes pakistanais (pantalon large en toile fine et tunique longue), d’autres sont habillés en jean ultra moulants et des imitations de tee-shirt de marques, à l’occidentale.
Je ne vois aucune femme, je pense qu’il est socialement impensable pour l’une d’entre elle de venir à l’une de ces cérémonies. En effet au Pakistan les hommes et les femmes sont séparés dans la plupart des sphères de la société, et le fait pour une femme de s’afficher au milieu de centaines d’inconnus serait perçu comme la pire des décadences et des humiliations pour elle et sa famille.

Nous montons au premier étage du mausolée, je fais bien attention de ne pas perdre de vue mon guide.
Je suis bien contente de l’avoir celui-là!! Tous les hommes que je croise me regardent comme si j’étais une extra-terrestre, je lis leur stupeur sur leur visage quand je croise leur chemin. Il faut dire qu’il n’y a pas beaucoup de touristes qui se rendent à la sufi night, et encore moins des femmes.
Une fois arrivés sur la terrasse, mon guide va me présenter aux deux musiciens qui sont en train de se préparer. Apparemment ce sont deux frères très connus dans le monde du soufisme, deux célébrités locales: Gonga et Mitho Sain. Une petite précision pour le moins singulière: Gunga est sourd-muet depuis sa naissance! Mais qu’importe, c’est un musicien hors pair. Comment fait-il pour jouer de son instrument? Il utilise les vibrations que le tambours propage dans son ventre pour trouver son rythme.
Puis mon guide me dit de m’asseoir juste derrière les deux frères et…. il s’en va, sans doute voir un de ses potes!!!! Quoiiiiiiiii mais tu va où?? Revient!!!! Super me voilà toute seule au milieu de centaines d’hommes qui me regardent tous avec des yeux de harengs fris, en pensant surement que si je suis là c’est que je dois surement être une prostituée sortie tout droit de Heera Mandi, le quartier chaud de Lahore…
Gloups je ne me sens vraiment pas à l’aise, avec tous ces yeux braqués sur moi. D’autant plus que environ 99,9 pourcent des hommes présents on tous une cigarette de haschich ou de cannabis ou de je ne sais quoi collée aux lèvres…
Et oui rappelez vous, ils sont ici pour tenter d’entrer en contact avec Dieu grâce au chant et à la musique, mais apparemment  le haschich ça aide beaucoup aussi!!! Bref j’ajuste mon voile de manière à ne faire dépasser que mes yeux et je me cache derrière le tambour d’un des deux frères… tambour qu’il va aussitôt mettre en bandoulière sur ses épaules… arghhhh mince je suis à découvert!!!

Soudain je suis arrachée de mon psychotage par le son des dhols, ces grands tambours qui ont deux cotés fermés par des peaux de bêtes, que les frères ont commencés à taper fébrilement avec leurs mains.
En quelques secondes l’ambiance devient électrique. Des dizaines d’hommes se lèvent et commencent à danser au milieu de la foule. Leur but: entrer en transe pour arriver à entrer en contact avec Dieu, rien que ça.
Ils dansent frénétiquement, tremblent de tous leurs membres, font de véritables crise de convulsion, d’hystérie, ils bondissent puis se roulent par terre, hurlent comme s’ils allaient se transformer en loups garous…. En quelques minutes ils atteignent le dhammal, la transe.
La scène est surréaliste et fascinante… Le mausolée entier vibre sous le son des dhols, leurs échos se propageant dans tout le quartier. Les fidèles ont les yeux exorbités, ils ont l’air d’être possédés par des démons et on s’attendrai presque à ce que Baba Shah Jamal en personne se réveille et sorte de sa tombe, tel un mort vivant.
Devant les musiciens qui ruissellent de sueur il y a un mendiant unijambiste qui fait des bonds qui rendrai jaloux n’importe quel athlète; un vieux tout cassé, trempé de transpiration, qui se transforme en hérétique avec ses yeux exorbités comme en pleine séance d’exorcisme; et il y a même un gamin d’une dizaine d’année qui a l air d’un démon avec ses yeux qui roulent injectés de sang!!
Un rugissement euphorique s’échappe de l’assistance qui regarde ce spectacle, sous la nuit étoilée.
Un nuage de fumée de chanvre ajoute une touche de mystère à cette atmosphère déjà irréelle.
Et au milieu de tout ça il y a moi, petit nain de jardin avec la bouche grande ouverte, en train de vivre un des moments les plus fascinants de mon voyage. J’ai du changer de place car j’ai cru devenir complètement sourde avec les tambours à quelques centimètres de mes oreilles.
Devant moi,il y a une dizaine de danseurs en transe qui se démènent comme de pauvres diables. J’ai l’impression d’avoir des patients échappés de leur asile en rupture totale de leur traitement….
Je vais assister à ce spectacle complètement déjanté deux bonnes heures, puis mon guide viens me chercher et nous rentrons à l’auberge…. Vraiment sans aucun doute un des moments les plus captivants de mon séjour de trois mois au Pakistan!
A savoir que les soufis sont régulièrement la cible d’attentats de musulmans fondamentalistes qui les considèrent comme des hérétiques. Le 16 février 2017 70 fidèles ont été tués dans un temple soufi dans le sud du Pakistan, dans un attentat revendiqué par l’état islamiste. En 2010 c’est un autre sanctuaire soufi, à Lahore même, qui a été soufflé par une explosion, faisant une cinquantaine de victimes.
Les vidéos et les photos que j’ai prises lors de la cérémonie sont de très mauvaises qualité car je ne pouvais pas utiliser le flash et il y avait très peu de lumière. Mais au moins cela vous montre un petit aperçu de ce qu’est une cérémonie soufie au Pakistan.

Video du gamin en transe.

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Un des deux frères musiciens à droite et mon guide à gauche.

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Les deux frères à gauche, entrain de jouer du dhol.

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Video d’une cérémonie des derviches tourneurs, qui sont eux aussi des soufis mais d’une autres confrérie, à laquelle j’ai assisté à Istambul. Comme vous pouvez le constater ce n’est pas du tout le même style qu’au Pakistan!

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